Quand ton corps ne t'appartient plus

par - 17 juillet


Lorsque je suis tombée enceinte, je me doutais que les choses seraient différentes. Je savais que mon rapport à mon corps allait changer, même si je n'imaginais pas encore à quel point, et je savais que le regard des autres sur moi changerait également. En revanche, je ne m'étais pas préparée à être dépossédée de mon propre corps si puissamment, sans que personne n'en soit étonné. 

Ça a débuté très tôt, dès le deuxième trimestre en réalité, lorsque mon ventre a commencé à se voir. Tout le monde a voulu le toucher. Je m'attendais à ce que ça arrive, de la part de ma famille, de mes amis proches, mais j'ai été surprise de constater que même les collègues de travail ou les parfaits inconnus ressentaient ce besoin visiblement irrépressible de toucher le ventre de la femme enceinte. Le pire n'étant sans doute pas leur envie de le faire, mais bien le fait qu'ils tendent la main pour la poser d'office sur mon ventre, sans demander la permission, comme s'ils en avaient le droit. Si j'ai la première fois été simplement surprise, les fois suivantes j'ai ressenti une immense colère et l'envie de tendre la main, moi aussi, pour toucher les seins ou l'entrejambe de la personne qui se croyait autorisée à poser les mains sur moi. Comme on s'en doute, je ne l'ai jamais fait. 

Je ne me doutais pas que porter mon enfant ferait de mon corps une propriété publique. Tout le monde, subitement, se sent autorisé non seulement à l'observer avec insistance, à le toucher, mais aussi à commenter mes moindres faits et gestes. J'ai eu droit à des remarques sur ce que je buvais, ce que je mangeais, la façon dont j'étais assise ou dont je me tenais debout, sur les kilos pris pendant ma grossesse... Le tout de façon pas toujours subtile, sous la forme de réflexions qu'on ne se permettrait jamais de faire à quelqu'un d'autre. Oui, il est normal de grossir pendant la grossesse. Est-ce qu'on a pour autant envie de s'entendre dire de but en blanc : "Ah ouais en effet, t'es énorme !" ? Spoiler : non. C'est sans doute lancé sans animosité, comme une plaisanterie, et pourtant c'est blessant malgré tout. D'autant que la susceptibilité et le manque de confiance en soi sont souvent exacerbés durant cette période. 

Ce qui m'a le plus perturbée a été le comportement de ma belle-sœur, que j'adore pourtant, qui s'est un soir assise à côté de moi sur le canapé et qui a soulevé mon tee-shirt pour embrasser mon ventre. J'avais pourtant plusieurs fois fait remarquer que j'étais déjà gênée par le fait qu'on le touche, et que ça, bien-sûr, me gênait encore plus. Ce qui ne l'a pas empêchée de continuer. Pourtant c'est terriblement déplacé ! Comment est-ce que les gens peuvent ne pas s'en rendre compte ? Certes, il y a mon fils à l'intérieur, donc son neveu... Mais pour l'instant, ce n'est pas le bébé qu'elle embrassait, c'était mon corps ! Le fait d'être enceinte ne me rend pas brusquement plus encline à me faire toucher, moi qui suis en temps normal une personne très peu tactile, déjà mal à l'aise avec le contact physique. 

Le plus difficile, c'est sans doute de commencer par expliquer plusieurs fois, calmement, que non, je ne veux pas qu'on me touche le ventre, je ne veux pas qu'on l'embrasse non plus, et non je n'ai pas envie d'envoyer des photos de mon ventre à mes proches pour qu'ils voient l'évolution comme si j'étais subitement devenue une bête de foire. Parce que c'est presque toujours la même réaction, on me regarde comme si j'exagérais, l'air de se dire que, vraiment, je pourrais faire un effort !

Durant neuf mois, mon corps a changé d'une façon que je n'imaginais même pas envisageable. Du jour au lendemain, tout un tas de choses me sont devenues purement interdites, en termes d'activité physique ou d'alimentation. Peu à peu, mes mouvements sont devenus compliqués, et je n'ai plus jamais été seule. Dès que le bébé a commencé à bouger, à grandir aussi, certaines positions n'étaient plus envisageables, je ne peux plus dormir comme je veux, marcher comme je veux, m'asseoir comme je veux, ses coups me réveillent quand je voudrais dormir, se font attendre quand je m'inquiète qu'il n'ait pas bougé depuis longtemps... Le fait de devoir partager mon corps avec ce petit être, aussi magique que ce soit, est déjà une expérience compliquée, magnifique mais difficile. Alors non, je n'ai pas en plus besoin de le partager avec le reste du monde. 

Ce qui m'effraie, c'est que sous prétexte que je porte notre enfant, tout le monde doit être autorisé à me voir, me toucher, me donner des conseils... Et j'ai peur, vraiment, à l'idée que le comportement des gens soient le même avec le bébé. Bien-sûr, j'ai hâte que notre famille et nos amis le voient, pour autant je n'ai pas envie que tout le monde le touche, l'embrasse, le trimbale de bras en bras contre son gré pour le plaisir, sans se soucier du fait qu'avant d'être un bébé mignon, c'est surtout un être-humain. Même si les enfants sont dépendants de nous, ils ont eux aussi propriétaires de leurs corps, et on ne devrait pas les obliger à subir des contacts dont ils n'ont pas envie. Une fois encore, c'est un bébé, pas une bête de foire. 

Peu importe à quel point vos intentions sont bonnes, le corps d'une femme enceinte n'est pas là en libre-service pour satisfaire votre curiosité ou vos élans de tendresse. Et oui, le fait de vouloir le caresser part sans doute d'une très bonne intention, pour montrer votre affection, mais vous ne devriez jamais le faire sans demander la permission, et surtout vous ne devriez pas avoir le droit d'insister ou de vous offusquer lorsqu'on refuse. 

Voilà, à quatre jours du terme, je crois qu'il était temps que ça sorte !

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